Embrasser le déséquilibre

by | Nov 9, 2017 | 0 comments

Je consacre à ma pratique sportive une somme colossale de temps, d’argent et d’énergie. Aux yeux de plusieurs, cela fait de moi un individu en proie à un genre de détraquement intérieur aussi suspect qu’anormal. Or, c’est justement parce que je flirte constamment avec l’absence totale d’équilibre que les sports d’endurance me comblent autant.

Me préparer à courir 42,2 km en moins de trois heures. Abaisser chaque année mes temps lors de la même cyclosportive, sur le même parcours. M’inscrire à un triathlon longue distance. Tomber en amour avec la discipline. Investir dans tout ça autant d’heures et d’effort que je ne le ferais pour un emploi à temps partiel – le salaire en moins. Être totalement immergé dans le processus. En redemander. Encore. Toujours. Plus.

À Lire – Pourquoi l’entraînement pour le triathlon est-il si facile?

Mon appétit pour les sports d’endurance est insatiable. Depuis que je les pratique, jamais je ne suis venu à bout de ce trou béant qui ne cesse de grandir, absorbant au passage plusieurs autres intérêts (finalement pas si intéressants que ça).

Cette passion envahissante m’a façonné. Toute tentative de freiner sa progression et de tendre vers un certain équilibre – de consacrer une proportion égale de temps et d’énergie à toutes les sphères de ma vie – m’a plutôt conduit à m’y consacrer encore plus intensément. À m’y immerger totalement.

Ce qui me vaut bien des regards crédules et quelques remarques désobligeantes. Rien de trop toxique. Juste une manifestation à peine voilée de cette incompréhension un peu méprisante qu’adopte le quidam face à ce qu’il ne comprend pas. Et que, forcément, il juge sévèrement.

Dans un monde de conciliation travail-famille, de recherche d’équilibre entre la vie privée et professionnelle et d’accommodations de tout acabit afin de conjuguer toutes ses obligations, l’individu qui s’investit totalement dans sa pratique sportive est suspect.

Il détonne avec son grand sourire scotché au visage après s’être défoncé des heures durant. Il provoque.

Mais si, au fond, il avait raison?

Le « flow »

Ça m’est encore arrivé l’autre jour, lors d’une longue sortie de course à pied. Ce dimanche-là, je devais enchaîner une série de longs efforts entrecoupés de très courtes périodes de récupération. C’était l’entraînement difficile de la semaine, celui que je toisais depuis plusieurs jours. Autant je le redoutais, autant j’avais hâte d’en découdre.

Une fois lancé, la magie a opéré, comme elle le fait toujours. De premières foulées crispées ont rapidement fait place à un tempo assuré, régulier, maîtrisé. Les doutes se sont évanouis au profit d’une concentration imperméable à toutes les distractions. Pendant près de trois heures – aussi bien dire une éternité à la course à pied —, j’ai ensuite défilé le chapelet des kilomètres, comme si de rien n’était.

A posteriori, la séance m’a pourtant semblé n’avoir duré que cinq minutes. Ma perception du temps et de l’espace avait, en somme, été complètement chamboulée.

Dans les années 1990, le psychologue Mihály Csíkszentmihályi (prononcer « tchic-sainte-mihaï ») a élaboré le concept de « flow » pour décrire cet état mental atteint par une personne complètement concentré sur une tâche.Outre la distorsion de la perception du temps, une des composantes centrales du flow, ou « d’être dans la zone », est la disparition du monde extérieur et de ses contingences.

En ce sens, l’atteinte de l’état de flow est irréconciliable avec celui d’équilibre, qui me paraît bien ennuyant en comparaison.

Selon Csíkszentmihályi, nous devrions consacrer notre existence à reconnaître les moments de flow et nous adonner plus souvent à ces activités agréables qui permettent de le vivre. Concrètement, cela signifie de multiplier ces expériences pendant lesquelles nous nous sentons puissants et authentiquement heureux.

Plus de déséquilibre

Créer. Lire. Cuisiner. Voyager. Penser. Il existe probablement autant de manières de vivre le flow qu’il y a d’individus sur Terre. La mienne – la vôtre, peut-être — s’inscrit dans le mouvement, dans ce doux engourdissement du corps et de l’esprit dans lequel me plonge l’effort.

Comme l’artiste, le scientifique ou l’entrepreneur, je trouve là, dans le déséquilibre, quelque chose qui s’apparente à du bonheur. Du sens, en somme.

Peut-être devrions-nous tous flirter plus souvent avec l’excès.

Et laisser tomber la recherche d’un soi-disant équilibre.