Gains marginaux : La recette de l’équipe Sky

by | Sep 14, 2016 | 0 comments

En 2010, l’Anglais Dave Brailsford se voit confier un mandat difficile. Dans toute l’histoire du cyclisme, aucun sujet de Sa Majesté n’a gagné le mythique Tour de France. En fait, en plus de cent ans d’histoire, aucun n’est même passé près. À titre de nouveau directeur de l’équipe de cyclisme sur route professionnelle britannique Sky, c’est la situation qu’il doit corriger.

Or, si quelqu’un peut relever ce défi, c’est bien lui. Pendant plus d’une décennie, il a travaillé avec l’équipe de cyclisme sur piste britannique afin de lui redonner de sa superbe – aux Jeux olympiques de 1996 à Atlanta, elle n’avait ramené qu’une seule médaille d’or, une honte à l’époque.

D’abord comme conseiller, puis comme directeur du programme et de la performance de l’escouade britannique, il a tranquillement reconstruit sa gloire d’antan en se concentrant sur les épreuves de piste dont les performances sont facilement paramétrables, comme le kilomètre, la poursuite par équipes et la vitesse par équipes.

Résultat : en 2004, à Athènes, la Grande-Bretagne a remporté quatre médailles sur le vélodrome, dont deux d’or. En 2008, à Pékin, la récolte est encore plus faste : douze médailles, dont sept d’or (les médailles d’or et d’argent en cyclisme sur route féminin ne sont pas comptabilisées).

Les gains marginaux

Pour résoudre l’énigme Sky, Sir Dave Brailsford opte pour la même approche qui a fait son succès sur l’ovale : celle des gains marginaux (marginal gains). Selon la définition officielle qu’en donne le principal intéressé, « les gains marginaux consistent en de petites améliorations dans un nombre d’aspects différents d’actions qui ont un énorme impact sur la performance. »

Dans son livre Faster : The Obsession, Science and Luck Behind the World’s Fastest Cyclists (Bloomsbury USA), Michael Hutchinson raconte, pendant de nombreuses pages, comment se traduisent ces gains marginaux. Des charges et types d’entraînements réalisés au sommeil en passant par la nutrition et le matériel, on apprend que rien n’est laissé au hasard par Brailsford et son équipe. Si un gain, aussi minime soit-il, peut être réalisé, ils y ont pensé.

C’est ainsi que l’équipe Sky a été la première, avant d’être imitée par toutes les autres, à instaurer un retour au calme systématique à la suite d’une étape se terminant avec un effort de haute intensité. C’est aussi elle qui, afin de contrer l’acidification de tract digestif qui découle d’une grande consommation de protéines, prépare jusqu’à 20 litres de jus de légumes par jour pour ses coureurs. Et cetera.

Qui ne rêve pas de bâtir ses succès sportifs en portant son regard là où personne n’a regardé auparavant ?

Lors de sa rentrée en poste, Brailsford croyait que sa stratégie porterait ses fruits en cinq ans. Il avait toutefois tort; trois années ont suffi à la tâche.

En 2012, Sir Bradley Wiggins devient le premier cycliste britannique à monter sur la plus haute marche du podium sur les Champs Élysées. Puis, en 2013, rebelote, mais cette fois-ci avec le Kényan blanc Chris Froome comme meneur de l’équipe Sky. Après un intermède d’une année (2014) pour cause de chute sur des pavés rendus glissants par la pluie, ce même Froome répète l’exploit en 2015 et en 2016. Parallèlement, l’équipe britannique de cyclisme sur piste et sur route continue sa domination aux Jeux olympiques de 2012, à Londres, et de 2016, à Rio.

Cette histoire, devenue célèbre, inspire aujourd’hui des milliers de cyclistes et d’athlètes dans leur propre quête d’excellence. Il y a de quoi : l’art de soigner les détails – et la discipline que cela sous-tend – est une qualité recherchée et revendiquée par tous les « bons » sportifs. Qui ne rêve pas en effet de bâtir ses succès sportifs en portant son regard là où personne n’a regardé auparavant ?

Seul problème : la science ne valide pas la philosophie de gains marginaux. Ou plutôt, elle en offre une interprétation radicalement différente de celle communément admise.

1+1=1

Il y a quelques années, des chercheurs de l’Université de technologie d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, ont convoqué dix cyclistes dans leur laboratoire. Lors de leur passage, il était demandé à chacun de fournir un effort de type contre-la-montre d’une durée de trois kilomètres. Tout au long des quatre minutes de l’épreuve, une foule de données, dont le rendement fourni par chaque cycliste, étaient récoltées.

C’était pour la première visite. Car, lors de leur seconde incursion au laboratoire, puis subséquemment – il y avait cinq visites au total -, les participants devaient ingérer un supplément dont la nature leur était dissimulée avant leur effort. En réalité, ces derniers contenaient tantôt de la caféine, tantôt du bicarbonate de soude, tantôt une combinaison des deux substances. Un quatrième supplément contenait quant à lui de la farine de maïs, un produit inerte faisant office de placebo.

La caféine et le bicarbonate de soude sont deux substances ergogéniques [NDLR qui améliorent les performances] bien connues des athlètes. La première annule les effets de l’adénosine, une molécule qui s’accumule dans le cerveau et qui accentue la sensation de fatigue, tandis que la seconde rend le sang plus alcalin, ce qui retarde la fatigue musculaire due à l’accumulation de lactate sanguin. Dans les deux cas, l’amélioration des performances est modeste : de l’ordre de 1 % à 3 %.

Logiquement, leurs effets respectifs devraient s’additionner, créant ainsi « un énorme impact sur la performance »

Que se passe-t-il lorsqu’on combine ces deux substances ? Logiquement, leurs effets respectifs devraient s’additionner, créant ainsi « un énorme impact sur la performance » – en d’autres termes, une amélioration d’environ 2 % à 6 % devrait être observée.

Dans leur étude publiée en 2012 dans la revue spécialisée International journal of sport nutrition and exercise metabolism, les chercheurs néo-zélandais n’observent pourtant pas un tel phénomène. Au contraire : l’amélioration de 1 % à 3 % constatée à la suite de l’ingestion de la caféine et du bicarbonate de soude est similaire, voire identique, à celle observée lors de la consommation d’une ou l’autre.

Ces résultats, répétés avec différentes substances populaires dans le cadre d’autres travaux scientifiques, vont donc à l’encontre de l’idée même des gains marginaux. Surtout, ils soulèvent la question : pourquoi fonctionnent-ils si bien alors ?

L’effet des croyances

Un éditorial publié en 2013 dans l’International journal of physiology and performance offre un élément de réponse. Les deux auteurs soutiennent que le simple fait de croire en une intervention et d’en attendre des bénéfices réels permet à un athlète de « pousser un peu plus » la machine. « Et ce même si cette dernière ne fonctionne pas réellement », écrivent-ils.

Selon eux, les mécanismes responsables de cet effet des croyances (ou placebo) chez les sportifs seraient sensiblement identiques à ceux observés chez le commun des mortels – ils impliqueraient notamment la production d’opioïdes endogènes, comme les fameuses endorphines, ainsi que le système dopaminergique, impliqué dans la motivation et la récompense. Autre trait commun entre ces deux populations : l’influence disproportionnée qu’exercent les experts, comme les médecins ou les entraîneurs, dans l’équation.

Le simple fait de croire en une intervention et d’en attendre des bénéfices réels permet à un athlète de « pousser un peu plus » la machine.

Leur conclusion est implacable : arrêtons de dénigrer l’effet de la pilule de sucre et profitons plutôt de son incroyable potentiel d’amélioration des performances sportives.

En ce sens, Dave Brailsford a bien compris la leçon. En instaurant un système basé sur la poursuite, l’identification et l’instauration de gains marginaux, l’homme a ainsi créé un avantage psychologique indéniable dont a bénéficié l’équipe Sky. Peu importe l’efficacité réelle et le coût des interventions mises en place, elles aboutissaient toutes irrémédiablement à la même conclusion : vous êtes les mieux préparés.

(Est-ce que ça explique la domination de Sky depuis plusieurs années ? Je ne pense pas. Mais ça, c’est un autre débat.)

 À retenir

Si vous croyez dur comme fer aux vertus du jus de betterave, de la caféine, des bas de compression, des bains de glace et tutti quanti, continuez ainsi ! Les bénéfices que vous en tirerez ne seront peut-être pas fulgurants, mais au moins, ils seront réels.

– Coach Bill –