Les femmes en ultra-endurance : pourquoi s’y imposent-elles ?

by | Sep 23, 2016 | 0 comments

Ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça : la domination sans partage d’une cycliste de 26 ans sur une course de vélo de trois jours. Pourtant, c’est ce qui s’est passé du 21 au 23 août 2015, alors que Jessica Bélisle, alias la cyclovore, a remporté la seconde édition de l’Ultra Défi, une épreuve d’ultracyclisme qui traverse quatre régions du Québec.

Imaginez : en 50 h 27 min, Jessica a avalé plus de 1000 bornes et gravit l’équivalent du mont Everest, le tout en gardant bien à distance les 21 autres participants contre qui elle s’alignait. Comme je le raconte dans les pages du magazine Vélo Mag, sa victoire est impériale : son plus proche poursuivant a fini près de 2 h 30 min après elle, une éternité.

L’exploit de la Trifluvienne est d’autant plus remarquable qu’elle est partie avec la pancarte. Victorieuse deux mois plus tôt lors du Défi des 21, une « petite initiation au monde de l’ultracyclisme » de 330 kilomètres et de 4200 mètres de dénivelé, elle était attendue de pied ferme. Avant le départ de l’Ultra Défi, son nom était sur les lèvres de tous les participants.

Malheureusement, la championne en titre n’a pu rééditer son exploit lors de l’édition 2016 de l’Ultra Défi. Victime d’une vilaine chute après 324 kilomètres de course, elle s’est fracturé le coude et l’os du scaphoïde (poignet) et a été contrainte à l’abandon. Ah oui : elle paradait en tête de la course lorsque la tragédie est survenue, en route – on ne le saura jamais – vers un second sacre.

Aussi « ultra-crinquée » soit-elle, Jessica n’est pourtant pas la seule femme en ultra-endurance à s’illustrer de la sorte. En 2015, Alissa Saint-Laurent, une coureuse d’Edmonton, a remporté la 15e édition de la Canadian Death Race, un ultramarathon de 125 kilomètres et de 5000 mètres de dénivelé à travers les Rocheuses. Elle était la première femme à grimper sur la plus haute marche du podium.

Son exploit n’est pas sans rappeler celui de l’Américaine Pamela Reed, grande gagnante du Badwater Ultramarathon en 2002 et 2003, et de la Française Corinne Favre, qui s’est imposée au général lors de la première édition de l’ultra-trail Courmayeur-Champex-Chamonix, en 2006. Plus près de nous, citons la troisième place au général de la Québécoise Jessy Forgues lors de l’édition 2016 de l’Ultra-Trail Harricana (UTHC).

Individuellement, ces performances commandent le plus grand respect. Prises collectivement, elles soulèvent toutefois la question : coudonc’, le proverbial écart entre les hommes et les femmes dans le sport disparaît-il quand ça dure (très) longtemps?

Femmes en ultra-endurance

Pendant les six premières semaines de notre vie, nous étions tous des femmes, comme l’explique David Epstein dans The Sports Gene (Current). Ce n’est qu’à partir de la sixième semaine que le gène SRY (« sex determining region Y » ) s’exprime, déclenchant par le fait même la formation des testicules – et la production de testostérone, l’hormone sexuelle mâle.

Avant longtemps, le fœtus masculin développe de plus longs avant-bras que celui féminin. Au terme de sa croissance, plusieurs années plus tard, le garçon est plus lourd, plus grand, ses bras et ses jambes sont plus longs relativement à sa taille, sans parler de son cœur et de ses poumons qui sont également plus gros. Sa masse musculaire est supérieure, ses os plus denses et son sang plus riche en globules rouges.

Pendant les six premières semaines de notre vie, nous étions tous des femmes.

Dans les sports d’endurance de moyenne et longue durée, ces différences physiologiques placent systématiquement les meilleurs hommes en avant des meilleures femmes. Du 100 mètres au marathon, le fossé de performance est d’environ 11 %. Au Championnat du monde d’Ironman, à Hawaï, l’écart est de 9,8 % à la natation, de 12,7 % au vélo et de 13,3 % à la course à pied, rapporte une étude de 2008.

Dans les disciplines de très longue durée, comme l’ultramarathon et l’ultracyclisme, l’histoire est différente. Dans son classique Lore of running (Human Kinetics), Tim Noakes rapporte que lorsqu’un homme et une femme courent 42,2 kilomètres en un temps identique, l’homme sera dominé sur une épreuve de distance supérieure. Son poids et sa taille supérieure deviennent alors un sérieux handicap avec lequel ne compose pas la femme.

Ce n’est pas tout : dans son livre Ultra-trail : plaisir, performance et santé (Outdoor Éditions), Guillaume Millet écrit, preuves à l’appui, que « les femmes ont une physiologie particulièrement adaptée aux efforts longs grâce en particulier à une fourniture énergétique un peu différente [de celle des hommes] et une résistance musculaire élevée ». Un avantage certain lorsque le dénivelé négatif atteint parfois plusieurs milliers de mètres.

« Les femmes ont une physiologie particulièrement adaptée aux efforts longs » – Guillaume Millet, Ultra-Trail : Plaisir, performance et santé (Outdoor Éditions)

Les avantages ne sont pas que physiques; ils sont aussi mentaux. Dans une étude publiée en 2014, des chercheurs statuent, à la lumière de 92 000 performances réalisées au marathon de New York entre 2006 et 2011, que les femmes sont meilleures pour contrôler leur rythme de course (se pacer). Elles gèrent mieux leur effort et ralentissent moins dans la seconde moitié de l’épreuve. Autrement dit : leur fatigabilité est moindre.

Fait intéressant : un panel de discussion consacré à « L’ultra au féminin », organisé en marge de l’édition 2016 de l’UTHC, a exploré cette question. Les conclusions des participantes, rapportées dans cet article du magazine québécois Distances +, corroborent l’idée d’une fatigabilité moindre.

Sous-représentativité

Soyons honnêtes : tous les avantages rapportés ci-haut ne comblent pas le fameux fossé de performance entre les sexes – au mieux, il le réduit un tant soit peu. Est-ce inconnu au fait que les femmes sont constamment sous-représentées dans ce genre d’épreuves ? Je ne pense pas.

Malgré une évolution positive dans les trente dernières années, le fait est qu’elles représentent toujours un ultramarathonien sur trois en moyenne (33 %). Cette année, au 125 kilomètres de l’UTHC, 16 (15,7 %) des 102 participants étaient des femmes. Lors de la victoire de Jessica Bélisle sur l’Ultra Défi, en 2015, elles étaient 3 participantes sur 22 (13,6 %) .

Pression sociale, raisons d’ordre culturel, présence médiatique moindre : les arguments avancés pour justifier cette pratique minoritaire sont nombreux – et ont été traité ailleurs par d’autres. Au risque de les répéter, je conclurai plutôt ainsi : peut-être est-il temps, dans les sports d’endurance de très longue durée, d’arrêter de s’étonner de performances exceptionnelles réalisées par la gent féminine.

Peut-être que la nature même de ces disciplines offre une véritable égalité des chances (« level playing field »), une chose par ailleurs assez rare dans le monde sportif.

Peut-être que les comparaisons de genre n’y ont tout simplement pas leur place.